Il doit y avoir une façon spéciale de lire les maximes: une page par jour, peut-être.
– Henry De Montherland
Les citations reproduites dans ce livre ont trois sources distinctes : des dictionnaires de citations, les livres de ma bibliothèque et la tradition écrite et orale abondante des mouvements d’entraide. Les critères qui ont guidé mes choix sont probablement semblables à ceux de la couturière lorsqu’elle choisit les pièces d’une courtepointe ou de l’enfant qui fait un collage : souci de variété, souci de contraste et, par-dessus tout, un désir d’allier créativité et finalité. Toute citation est hors contexte, par définition. Par conséquent, loin de moi l’illusion ou le simple désir d’être fidèle à l’esprit de l’œuvre d’où les citations sont tirées. J’ai simplement réagi à des mots et relaté ce qu’ils suscitaient en moi au moment où je les lisais, conscient parfois d’un double sens pour moi séduisant et révélateur comme le lapsus et le paradoxe. La simple juxtaposition de mots d’écrivains et de maximes circulant dans les fraternités d’entraide constitue en soi une illustration de la façon dont l’entraide fonctionne : par synergie et par résonance.
Socrate voisine ainsi avec Sartre, Camus avec Félix Leclerc, Lamartine avec Pablo Neruda et Lao-Tseu avec Anonyme. Ils nous pincent de leurs mots et nous invitent à la vibration. Un pincement fait mal avant de faire vibrer. Pendant mon enfance en Bretagne, les soirs du solstice d’été, l’air des campagnes se remplissait d’une étrange vibration. Prêtant l’oreille, mon père disait : « Tiens, on tire la chieuve à la Métairie ». Tirer la chieuve signifie traire la chèvre en Gallo, dialecte parlé en Bretagne. Cette vieille coutume consistait à faire glisser entre ses mains une poignée de joncs humides que l’on maintenait pincés contre la bordure d’une grande bassine en cuivre contenant un lourd trousseau de clés. Le mouvement des mains le long des joncs ressemblait au geste de celui qui trait une chèvre et grâce à la résonance produite dans la bassine, on entendait vibrer l’air plusieurs kilomètres à la ronde. C’était une façon de célébrer. Ce livre est ma façon de « tirer la chieuve ».
Je fais souvent référence aux Douze Étapes et aux Douze Traditions des Alcooliques Anonymes. La sagesse qui y est suggérée à ceux qui veulent se rétablir de l’alcoolisme s’avère en effet d’une universalité qui dépasse de loin l’objectif spécifique et unique des AA. Les Étapes et Traditions ont été adoptées ou adaptées par une centaine de fraternités différentes dont le dénominateur commun est le passage d’un mode de vie égocentrique à un mode de vie caractérisé par un éveil spirituel et une culture de l’harmonie universelle. Les parents et amis des alcooliques ainsi que les enfants d’alcooliques à l’âge adulte qui ont décidé de briser le cercle vicieux de la codépendance savent à quel point les Douze Étapes et les Douze Traditions tracent pour eux aussi un itinéraire dont les joies dépassent leurs rêves les plus optimistes. Ce livre est écrit pour eux et pour ceux, de plus en plus nombreux, qui, ayant découvert l’analogie entre l’ébriété alcoolique et l’ivresse des troubles compulsifs, s’inspirent des mêmes principes pour s’en libérer.
Le regroupement des adeptes des Étapes et des Traditions se fait autour d’un problème : on est alcoolique, codépendant, outremangeur, joueur compulsif, toxicomane, drogué du travail, obsédé sexuel, dépendant affectif ou acheteur compulsif et on s’identifie comme tel. Cependant, au-delà de la multiplicité des manifestations de ce que l’on appelle aujourd’hui les troubles compulsifs, on voit émerger le dénominateur commun qu’on avait fini par oublier : c’est le fait d’être humain, c’est-à-dire imparfait, fini, limité. Vu sous cet angle, le problème se confond avec sa solution qui est d’être pleinement humain, c’est-à-dire d’accepter d’être imparfait, fini, limité. C’est à ce niveau que j’espère offrir des sujets de réflexion qui dépassent les limites spécifiques de tel ou tel mouvement d’entraide.
Le Petit Prince de Saint-Exupéry m’a depuis toujours servi de référence et, comme pour me faire pardonner d’être devenu une grande personne, je lui ai un jour dédié ma thèse de doctorat en sciences. Aujourd’hui, en publiant ce livre, je retrouve son influence avec une acuité inattendue. Au cours de son voyage entre l’astéroïde B 612 et la Terre, le petit prince avait visité plusieurs planètes. La première était habitée par un roi, la seconde par un vaniteux, la troisième par un buveur, la quatrième par un businessman, la cinquième par un allumeur de réverbères.
« Celui-là, se dit le petit prince, tandis qu’il poursuivait plus loin son voyage, celui-là serait méprisé par tous les autres, par le roi, par le vaniteux, par le buveur, par le businessman. Cependant c’est le seul qui ne me paraisse pas ridicule. C’est, peut-être, parce qu’il s’occupe d’autre chose que de soi-même. »
Les grands types d’égocentrisme dont il est question une feuille à la fois, tout au long de mon livre, sont — devrait-on s’en étonner — les mêmes que ceux que rencontre le petit prince avant d’arriver chez les hommes. Le « retour de l’enfant en soi » est un thème central dans le rétablissement des rois, des vaniteux, des buveurs, des businessmen et des suiveurs de consignes que nous sommes.
C’est sans doute ce dont parlait aussi De Saint-Exupéry dans la requête qui conclut son livre : « Si alors un enfant vient à vous, s’il rit, s’il a des cheveux d’or, s’il ne répond pas quand on l’interroge, vous devinerez bien qui il est. Alors soyez gentils ! Ne me laissez pas tellement triste : écrivez-moi vite qu’il est revenu… »
Mon souhait le plus cher est que chacun puisse envoyer à Antoine De Saint-Exupéry une carte postale, par avion évidemment, avec ces mots : Antoine, Il est revenu !
Daniel Laguitton
Ottawa, août 1992
Ce livre n’existe plus.
Du moins, plus sous sa forme imprimée.
Il est épuisé, comme si le temps avait doucement refermé ses pages.
Et pourtant…
Chaque matin, il est là.
Depuis longtemps maintenant, j’ouvre une page,
une seule,
et je la laisse me parler.
Une feuille à la fois n’est pas pour moi un livre à lire,
mais un espace à habiter,
un lieu de rencontre avec ce qui, en moi, cherche à s’apaiser,
à comprendre,
ou simplement à être.
Alors est née une évidence :
ne pas laisser cette parole disparaître.
Ce site n’est pas une reproduction,
ni une mise en valeur,
mais un geste simple :
garder vivant ce qui m’aide à vivre.
Si, à votre tour, une phrase vous rejoint,
si un mot trouve en vous un écho inattendu,
alors peut-être que, là aussi, quelque chose circule.
Le reste appartient à ce mystère discret
que certains appellent l’Esprit.
Avec une profonde gratitude pour Daniel Laguitton,
pour ce cadeau offert aux anonymes.
— Paul-eau
On ne se méfie jamais assez des mots.
– Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline
Alors qu’ils devraient être des messagers fidèles, les mots deviennent, si
l’on n’y prend garde, des agents doubles. Ils filtrent l’information qu’ils sont
chargés de transmettre, au point de prendre le contrôle de notre pensée. Ce livre contient quelques mots clés dont il est important de définir la mission afin que le sens différent qu’ils peuvent avoir chez le lecteur, n’interfère pas avec la réflexion qu’ils sont chargés de véhiculer.
COMPULSION
La compulsion est un automatisme enraciné dans l’ego et dont l’impact est destructeur à plus ou moins long terme. L’alcoolisme est une compulsion, la dépendance affective en est une autre, les obsessions en tout genre sont des compulsions. D’une façon générale, toute action, pensée ou émotion dont le rôle est de masquer une réaction profonde constitue une compulsion. Les compulsions empiètent sur la liberté.
DISCIPLINE
Un mot qui, pour beaucoup, évoque la punition, le châtiment, la douleur, la rigueur, l’autorité. Il a ici un sens qui le rapproche de la racine qu’il partage avec « disciple » c’est-à-dire élève, partisan, adepte, tenant. Georges Perros y mettait sans doute ce sens lorsqu’il disait que « la discipline, c’est d’aimer ce qu’on aime. »
La discipline dont il est question dans ce livre est la fidélité à soi-même, l’ensemble des exigences auxquelles doit faire face celui ou celle qui veut être un disciple de soi-même.
DOUZE ÉTAPES
Une liste de douze préceptes qui condensent l’inspiration des pionniers du mouvement des Alcooliques Anonymes et ont servi de référence depuis plus d’un demi siècle à l’effort de réflexion et de transformation personnelle de millions d’individus affectés par un des troubles compulsifs les plus dévastateurs de notre société: l’alcoolisme. Les Douze Étapes ont été adoptées par une centaine de mouvements d’entraide indépendants et traitant de problèmes autres que l’alcoolisme. La pratique des Douze Étapes est un élément suggéré d’une discipline individuelle. Leur citation et leur utilisation dans ce livre ou dans tout mouvement d’entraide autre que AA n’impliquent en aucune façon Alcoholics Anonymous World Services, Inc..
DOUZE TRADITIONS
Les Douze Traditions sont au groupe ce que les Douze Étapes sont à la personne.
Elles suggèrent des principes d’éthique dans les relations des groupes entre eux et avec les organismes extérieurs à la fraternité. La pratique des Douze Traditions est un élément suggéré de discipline de groupe. Leur citation et leur utilisation autorisées par Alcoholics Anonymous World Services, Inc. n’impliquent aucune approbation de l’usage qui en est fait par des mouvements indépendants ou de l’interprétation qui en est proposée dans cet ouvrage. Les Traditions sont interprétées ici comme des principes qui garantissent que le temple de l’entraide reste sans murs. Par murs, on entend l’isolement, le sectarisme, l’élitisme et autres équivalents de l’égocentrisme au niveau d’un groupe.
EGO
Sans entrer dans la variété des concepts psychologiques associés à ce mot, le sens courant donné ici est celui de cuirasse caractérielle, de caractère, de frontières individuelles d’où émanent nos attitudes et réactions face aux situations et aux personnes que nous rencontrons. L’ego comporte des composantes dont nous sommes conscients, d’autres sont enfouies dans le subconscient. Nous pouvons changer ou neutraliser les aspects de notre ego qui sont source de conflit. Le rétablissement consiste à développer des frontières individuelles propices à l’harmonie et à la sérénité et à les ouvrir dans des relations épanouissantes.
GROUPE D’ENTRAIDE
Ce mot peut évoquer des images de culte, de club de scouts, de fraternité moralisatrice ou de ligue de tempérance suivant l’expérience et les préjugés de chacun en la matière. Un groupe d’entraide, dans le contexte de ce livre, est un groupe d’hommes et de femmes qui n’ont qu’un objectif commun: mettre en pratique le principe de la réciprocité de l’acte d’aider son semblable dont Emerson disait si bien qu’on ne peut le faire sincèrement sans en recevoir aussi de l’aide. Plus spécifiquement, l’entraide dont il s’agit est motivée par un désir de se libérer de l’emprise de troubles compulsifs. Le groupe d’entraide est un échantillon d’humanité où chacun réapprend à être humain. Les mots « fraternité », « mouvement » et « réunions » sont parfois employés pour désigner un réseau de groupes d’entraide.
INTÉGRITÉ
Ce mot est utilisé pour signifier l’état complet de l’être, son intégralité, sa plénitude, sa totalité. La répression des émotions est un exemple fréquent d’atteinte à l’intégrité de l’être. La dictature d’un ego répressif est l’obstacle principal à l’intégrité de ceux qui sont en proie à des troubles compulsifs.
LIBERTÉ
Il y a presque contradiction à enchâsser ce mot dans une définition. La liberté dont il est question dans ce livre est un flux d’énergie dont l’écoulement est en harmonie avec l’énergie vitale. Il est plus facile de définir ce qui est contraire à la liberté: la répression, le conflit, l’opposition, la résistance, en un mot toute force qui fait obstacle au flux vital.
MAL DE VIVRE
État de malaise, de conflit, s’accompagnant de dépression, de rêves d’évasion, parfois de pensées suicidaires. La couleur associée au mal de vivre est généralement dans les tons du gris ou du noir. Des images associées au mal de vivre sont: le trou dans l’âme, le coeur brisé, la mélancolie, la dépression, la nuit noire de l’âme, la névrose, le conflit intérieur, etc.
MOI PROFOND
Par opposition à l’ego, le terme, moi profond, désigne ici la personnalité qui transcende l’ego. Une grande partie du moi profond est dans le subconscient où il nous relie aux sources intimes de la Vie. Son exploration tout comme l’accueil de ses manifestations font partie de la découverte de soi dont il est question ici. La santé profonde ou globale désigne l’absence de conflits dans la relation de l’ego avec le moi profond, c’est-à-dire la sérénité.
PROGRAMME
Un mot qui évoque des images d’ordinateur, de lavage de cerveau, d’endoctrinement, de militantisme, de propagande politique. Il est employé ici un sens littéral qui est, selon le Petit Robert: « suite d’actions que l’on se propose d’accomplir pour arriver à un résultat. Ensemble ordonné des opérations nécessaires et suffisantes pour obtenir un résultat. » Le résultat du programme dont il est question ici est une transformation de soi, une libération de l’emprise des automatismes qui font obstacle à la sérénité. Notre programme est une discipline de déprogrammation.
PUISSANCE SUPÉRIEURE
Dans ce texte, La puissance supérieure désigne toute force ou énergie reconnue par l’individu comme le dépassant. Ce concept est, selon la philosophie des Douze Étapes, essentiel à la mise en échec de l’égocentrisme qui caractérise toute compulsion. Ce n’est qu’en acceptant l’existence de forces qui nous dépassent, c’est-à-dire en acceptant les limites de notre puissance, que nous pouvons cesser de vivre sur le mode du contrôle. L’acceptation est perçue par l’ego comme une capitulation. La puissance des effets de l’alcool est supérieure à la volonté de l’alcoolique: cette admission marque pour lui le début de son rétablissement. La défaite de l’égocentrisme absolu ouvre la porte à une Puissance supérieure (ou Supérieure) constructive, parfois différenciée par des majuscules et qui agit dans le sens du rétablissement. Elle se manifeste dans l’entraide et nous avons le choix de lui reconnaître un caractère sacré et de la diviniser en l’appelant l’Esprit de la vie, la Vie, Dieu, Déesse, Univers, ou tout autre mot investi d’un sens de puissance transcendante. Pour certains, la Puissance supérieure est la réciprocité de l’entraide. La clause de qualification, « telle que vous la concevez », est toujours implicite après les termes désignant la Puissance supérieure.
RÉTABLISSEMENT
Un mot qui évoque la convalescence, la rééducation après un accident majeur, la réhabilitation. Ici, le sens est littéral, il s’agit du rétablissement de la santé globale, de l’harmonie et de l’intégrité de la personne.
SÉRÉNITÉ
Ce mot fréquemment utilisé dans les groupes d’entraide a son sens littéral de paix intérieure, de tranquillité, d’absence de conflit ou de tension.
SPIRITUALITÉ
Le terme spiritualité évoque généralement des images à connotations religieuses, car c’est presque toujours dans ce contexte que l’on a appris ce mot. Il est essentiel de libérer ce mot de ses évocations religieuses en reconnaissant que la religion traditionnelle est souvent à la spiritualité ce que l’ego est au moi profond. Le mot spiritualité est utilisé ici pour désigner ce qui à trait à la relation du moi profond avec l’Esprit de la Vie, qu’Il soit considéré sous son aspect d’inconscient collectif, d’énergie cosmique ou de divinité. La spiritualité est la respiration de l’être conscient de son appartenance au mystère de la Vie.
VIE
Le mot Vie est parfois écrit avec une majuscule pour signifier l’aspect sacré de l’existence et la transcendance des mécanismes biologiques.